LES VAGUES SCELERATES : LEGENDE OU REALITE?
Redoutées par les marins, traquées par les satellites : on les croyait légendaires, mais depuis une dizaine d'années...
les vagues scélérates ont acquis une existence scientifique. Les
chercheurs s'interrogent, cherchant à déchiffrer l'un des plus
grands mystères de la mer...
Extrait du magazine Thalassa de novembre, décembre 2006 :
« Ça relève du miracle... » Le 21 mai 2006 au soir, Pont- Aven,
imposant ferry 41 000 tonneaux, avec 200 membres d'équipage et plus
de 1 000 passagers à son bord, traverse les marmites du nord
d'Ouessant. Parti de Plymouth, il se dirige vers Santander par
mauvais temps : six mètres de creux et vent de force 8, mais rien
d'inquiétant pour un vaisseau gabarit. Le commandant réduit la
vitesse pou r le confort des passagers qui sont en train de dîner.
Soudain, à 22 h 32, une vague gigantesque, inattendue, s'abat sur
avant du ferry : elle mesure 100 mètres de large et 27 à 30 mètres
de haut.
Sous le choc, les sabords avant du pont n°5 sont enfoncés, des
hublots éclatent, plusieurs dizaines de cabines sont inondées. Six
personnes seulement sont blessées. « A cette heure-là, la majorité
des gens étaient au restaurant, au centre du bateau » explique
Philippe Gallouedec, porte-parole de la Britany Ferries ; s'ils
s'étaient trouvés dans leur cabine, le bilan aurait pu être plus
lourd.
Le commandant Saludau décide de dérouter le navire sur Roscoff pour
permettre à plusieurs passagers choqués de rentrer en Angleterre et
effectuer des réparations. Le ferry reprend son service quatre
jours plus tard. Il a eu de la chance.
Un mythe bien réel
I.e Pont-Aven a croisé le chemin d'une « vague scélérate » :freak
wave ou rogue wave en anglais, c'est-à-dire vague monstrueuse,
anormale et destructrice. Longtemps, elles ont appartenu au monde
des légendes : les récits les concernant ont été considérés comme
faisant partie du folklore des vieux loups de mer, un ramassis
d'histoires fabuleuses et terrifiantes, aussi vraies que celles des
sirènes ou du serpent de mer... La scélérate demeurait un objet de
fantasme donc les scientifiques récusaient l'existence et dont les
romanciers s'emparaient lorsqu 1969, Paul Gallico publie son best
seller, « l'Aventure du Poséidon ». (à partir duquel seront adaptés
deux films, en 1972 et en 2006), personne n'y croit. Et pourtant de
nombreux témoignages prouvaient leur réalité.
Dans « Une fois suffit », devenu un classique du récit de mer,
Miles Smeeton raconte sa rencontre avec un de ces monstres à
l'ouest du Cap Horn, en décembre 1956. Sa femme Beryl était à la
barre de leur voilier Tzu Hang, lorsqu'un « immense mur d'eau
s'éleva au-dessus de sa tête, juste derrière elle, tellement large
qu'elle ne pouvait en distinguer les bords, tellement haut et raide
qu'elle comprit que le Tzu Hang ne pourrait pas le passer. Cette
vague ne brisait pas comme les autres vagues, mais chutait de sa
crête, à la façon d'une cascade ».
La vague scélérate fit sancir le bateau (culbuter cul par-dessus
tête), Beryl fut projetée à une trentaine de mètres dans l'eau
glacée ; la clavicule cassée, elle parvint à regagner le ketch.
Celui-ci était démâté, le roof et son safran arrachés, les hublots
brisés, le flanc déchiré. Après des heures de combat acharné contre
les voies d'eau, ils parvinrent à regagner le Chili où le voilier
fut réparé-pour rencontrer à nouveau une vague scélérate au sud du
Horn, l'année suivante, qui fit chavirer le bateau et faillit bien
couler une fois de plus[...]
La terreur des marins
L'histoire de la navigation est pleine de ces rencontres tragiques.
Les premiers soupçons sérieux de l'existence réelle des vagues
scélérates datent de la disparition du München. Ce cargo ultra
moderne, armé pour résister aux plus grosses tempêtes, s'est abîmé
en mer, 12décembre 1978, après avoir lancé un message de détresse.
La plus grande opération de recherche de l'histoire de la
navigation fut alors organisée, mais on ne retrouva que quelques
débris flottant dans l'Atlantique. [...].
Il fallut attendre 1995 pour que l'existence des vagues scélérates
soit enfin reconnue par la communauté scientifique. Plus
précisément le 1 er janvier 1995, lorsqu'une vague de 26 mètres de
haut, surnommée « la Vague du Nouvel An », s'abattit sur une
plate-forme pétrolière au large de la Norvège. Un mois plus tard le
prestigieux Queen Elizabeth 2 fut à son tour frappé par une telle
vague dans l'Atlantique Nord : elle mesurait 29 mètres ! I A
l'époque, le capitaine du navire, Ronald Warwick, confia :: « ce
gigantesque mur d'eau a surgi de l'obscurité... De toute ma vie, je
n'ai jamais vu une vague aussi grosse. « L'officier ne fut pas le
seul à s'émouvoir jusque là, les architectes navals du monde entier
dessinaient leurs plans en fonction d'une hauteur de vague maximale
de quinze mètres...
Si les vagues scélérates n'étaient pas des phénomènes improbables,
cela signifiait-il que la conception de milliers de navires et de
structures offshore était à revoir de A à Z ? Dès lors, la
recherche fut lancée. Les vagues scélérates cessaient enfin d'être
un simple mythe...
Qu'est-ce qui distingue une vague scélérate d'une autre
vague ?
Il ne s'agit pas d'un tsunami, ou raz- de-marée, car elle n'est
causée ni par un glissement de terrain, ni par un séisme
sous-marin.
La première de ses caractéristiques est sa hauteur anormalement
élevée. Techniquement, on parle d'une « vague scélérate »
lorsqu'elle excède 2,2 fois la hauteur des 33 % de vagues les plus
hautes observées. Si, parmi un train de vagues, les plus hautes
atteignent douze mètres, seule une vague dépassant 24 mètres pourra
être qualifiée de freak wave. La vague est donc dite « scélérate »
par comparaison. Cela signifie qu'il existe par ailleurs quantité
de « petites » vagues scélérates. Un voilier en fit l'expérience
dans le golfe de Gascogne; alors que le temps était relativement
mauvais, il y eut soudain un moment de silence une vague de 4,50
mètres masquait le vent ! Surpris par la déferlante, le voilier fit
un tour complet sur lui-même mais s'en sortit sans dommage.
La deuxième caractéristique d'une vague scélérate est sa forme : il
ne s'agit pas d'une courbe ondulante, mais d'un mur vertical,
précédé d'un creux vertigineux. « Je l'ai comparée aux falaises de
Douvres (pareilles à celles d'Etretat). On aurait dit qu'une énorme
muraille nous faisait face », raconte encore le commandant du Queen
Elizabeth 2. C'est ce fameux mur d'eau qui menace la structure des
bateaux : si une vague de douze mètres exerce sur la coque une
pression de six tonnes par m2, l'impact Frontal d'une vague
scélérate, lui, exerce une pression de 100 tonnes par m2 !
Quand au fameux « trou » ou creux, qui s'ouvre devant la proue des
bateaux, il est dû à la puissance de la vague qui aspire l'eau
devant elle, un ressac qui met es navires en fâcheuse posture,
puisqu'ils piquent du nez au moment où la vague frappe...
Enfin, la troisième caractéristique d'une vague scélérate est son
extrême rareté. Suivant les équations utilisées par les
océanographes, les chances qu'une vague de 30 mètres de haut
apparaisse, seraient de 0,00001 %, soit une fois tous les 10000
ans.
Le nombre de vaisseaux concernés laisse penser qu'elles sont bien
plus fréquentes, mais comme l'explique Michel Olagnon, chercheur à
Ifremer, une fois ce chiffre ramené à l'échelle de la flotte
mondiale (environ 100 000 navires), cette statistique révèle qu'au
moins un navire par mois est touché par une vague scélérate.
En vingt ans, on les soupçonne d'avoir coulé au moins 200 porte-
conteneurs et supertankers (sans compter les yachts plus petits).
Les vagues scélérates représenteraient donc environ 3 % des causes
d'accidents, contre 30 % pour les erreurs humaines et 30% dues à
des explosions ou des feux à bord.
Pour ce qui concerne leur zone de prédilection, elle a d'abord été
circonscrite à la côte est de l'Afrique du Sud, au golfe d'Alaska,
au large des côtes de Floride et de Norvège, puis élargie à des
zones du Pacifique, ainsi qu'à l'Atlantique Sud. En fait, il semble
bien qu'elles puissent se former n'importe où. Les satellites de la
NASA nous en apprendront sans doute plus dans le futur.
Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer ces vagues. On a
d'abord supposé qu'elles étaient causées par des hauts-fonds
l'énergie de la houle se confrontant sur une surface plus petite,
sa hauteur devait augmenter, comme on peut l'observer sur les côtes
de Norvège.
Puis on a supposé que ces vagues étaient causées par des
contre-courants : une vague contrariée par un courant venant en
sens inverse pourrait ainsi se transformer en un mur liquide.
Cette hypothèse semblait renforcée par le fait que la plupart des
vagues scélérates observées surgissaient non loin du courant des
Aiguilles, au large de la côte est de l'Afrique du Sud, là où des
courants chauds allant vers l'ouest croisent des vents et des
houles en direction opposée.
Le problème est que ces deux théories ne rendent pas compte de la
formation de vagues scélérates observées ailleurs. Elles furent
d'ailleurs remises en cause en 1998 lorsque le vraquier Stenfjell
puis le cargo Schiehallion furent endommagés à quelques jours
d'intervalle au large du Danemark et au large des Shetland, dans
des zones où ne se trouvent ni hauts fonds, ni contre-courants;
puis en mars 2001, lorsque le Caledonian Star et le Bremen furent
frappés à deux jours d'intervalle par des vagues scélérates de 30
mètres de haut, en plein Atlantique.
Une autre idée souvent avancée est que ces vagues sont causées par
la superposition de plusieurs trains de houles. Le principe est
simple : les plus rapides sont censées télescoper les plus lentes
et engendrer une vague géante.[...].
Enfin, la théorie peut-être la plus stimulante est celle qui peut
être appel aux lois de l'optique (White et Fornberg,
Cambridge).
D'après cette dernière, les vagues scélérates ont tendance à se
former à l'endroit où la houle se heurte à l'un de ces vastes
tourbillons océaniques qu'on appelle les « eddies ».
Ils mesurent plusieurs centaines de milles de large et forment de
puissants courants en profondeur. La houle qui rencontrerait de
plein fouet la trajectoire incurvée de l'un de ces vortex
sous-marins venait sa puissance concentrée: de même que le
rayonnement solaire passant à travers une lentille optique peut
être focalisé au point de faire naître une flamme, l'énergie de la
houle pourrait être décuplée par la structure lenticulaire des «
eddies » au point d'engendrer une vague géante.
Malgré l'intérêt (tardif) des scientifiques, nul n'est encore en
mesure d'expliquer vraiment la formation des vagues scélérates ou
de prévoir leur apparition. Comme le remarque Uggo Ferreira de
Pinho, chercheur à l'université de Rio de Janeiro, « il y a un vide
dans le champ d'observation actuel qui rend complètement nulles les
théories les mieux développées » Une chose est sûre : les vagues
scélérates ne sont plus une légende, mais bien une réalité.
Peut-être le dernier monstre marin ayant survécu aux découvertes de
la science...
www.thalassa-magasine.com
http://www.ifremer.fr/web-com/molagnon/jpo2000/conf.htm





