Eric Dargent : « J’ai vu le requin me sectionner la jambe et je me suis raccroché à la vie »

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L’attaque d’Eric Dargent le 19 février 2011 marque le début d’une série inédite de 27 attaques de requins à La Réunion. Amputé de la jambe gauche, sa passion pour le surf lui a permis de « survivre » et aujourd’hui de vivre. Forcément d’une façon différente. Sans jamais dénier son handicap, Eric a surmonté les obstacles pour devenir vice-champion du monde de para surf. Dix ans plus tard, il revient sur cet accident qui a forcément bouleversé sa vie.



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Comment et pourquoi êtes-vous à l’eau à St Gilles les Bains le 19 février 2011 ?
J'ai débuté le surf chez moi, en Méditerranée, à l’âge de 9 ans. Je passais mes hivers à guetter la moindre houle dans la région. La Méditerranée est vite devenue trop petite, et j’ai commencé à voyager pour découvrir de nouveaux horizons et surfer de nouvelles vagues. Début 2011, je débarque avec ma femme et mes trois enfants à La Réunion. Le projet est de nous installer dans l’Océan indien. Le 19 février, je surfe comme tous les jours ou presque à St Gilles les Bains. Il y a beaucoup de monde à l’eau ce jour-là. Et surtout, il n'y a jamais eu de problème avec les requins à cet endroit.

Gardez-vous des souvenirs précis de cette attaque ?
Le moment de mon accident est intense. Ça reste une agression très violente. J'ai eu le temps de voir le requin s'accrocher à ma jambe. Je me souviens lui taper dessus, me débattre. Je l’ai vu me sectionner la jambe gauche. J’ai senti que je partais, que j'allais mourir… Je me suis senti flotter dans l'eau, entre deux mondes. Je me suis raccroché à la vie. J'ai eu une décharge d'adrénaline hyper forte. Une rage de vie. Je n'ai jamais perdu connaissance. J'entendais des voix, des sons, les bruits de l'eau. Je me suis raccroché à ça pour rester en vie. Quand on m'a déposé sur le sable pour attendre les pompiers, j'étais mal, je luttais pour rester conscient. Je me suis raccroché à tout ce qui fait ma vie : ma femme, mes enfants, mon travail, le surf.


« Je n'en veux à personne, je n'ai pas de rancœur »


FRA Eric Dargent Sean Evans 3Quels mots mettez-vous aujourd'hui sur ce qui vous est arrivé il y a 10 ans ?
Dans la vie, on avance toujours avec des projets, des envies. J'avais mon sport-passion : le surf. Il faisait partie intégrante de ma vie, que ce soit au travers de mes amis, des voyages. J'ai toujours vécu avec le surf. Je surfe depuis tout petit. J'avais même choisi mon métier d'infirmier car je savais que je pourrais surfer quand je le voulais. Mon idée était donc d'aller à La Réunion et de surfer encore en plus. J'avais des amis sur place. Je me voyais bien y vivre quelques années. Mais la vie est comme une balle de baseball. Tu files droit dans un sens et à un moment donné, tu prends un coup violent et tu repars à l'opposé. J'ai ce souvenir d'un très gros coup dur. Je n'ai pas un mauvais souvenir, je n'en veux à personne, je n'ai pas de rancœur. Mais il est clair que toute ma vie a changé ce jour-là.

A quoi avez-vous pensez sur votre lit d'hôpital en sachant que vous alliez devoir vivre avec une jambe en moins ?
Dès le lendemain, je me suis dit que j'allais reprendre le boulot dans un mois. Que j'allais re-surfer très vite. J'étais dans un autre état, très excité. Cela s'explique par l'instinct de survie. Et puis, il y avait une sorte de déni aussi. Déni de ce qui m'était arrivé, déni d'avoir perdu ma jambe. Au final, tu te rends compte des difficultés au fur et à mesure… Ça prend des semaines, des mois, des années. Sur ton lit d'hôpital, tu ne vois pas tous les obstacles qui vont arriver. Tu penses à continuer à faire ce que tu as toujours fait. L'apprentissage du handicap vient bien après. Il m'a fallu deux ans pour accepter une prise en charge psychologique et plus de 6 ans pour reprendre mon travail d'infirmier.

Le regard des gens sur vous a-t-il changé ?
On a besoin de temps pour l'accepter, pour le comprendre. Mais c'est principalement ce que tu ressens toi. Les gens vont te regarder parce que tu as une jambe en moins, c'est normal. Quand je passe devant un miroir, je ne peux pas m'empêcher de me regarder. Si je vais à la plage et que me m'allonge sur ma serviette, je me sens regardé, je ne suis pas bien. J'imagine les gens avoir de la pitié. Par contre, si je vais dans les vagues avec mon surf, j'ai l'impression que l'on me regarde avec respect, avec admiration. Je n'ai plus la même sensation du regard des autres. C'est pour ça que le sport et le surf ont été très importants dans ma prise en charge psychologique.

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Quand avez-vous décidé de remonter sur une planche de surf ?
Comme je l'ai dit : tout de suite après l'attaque. Quand j'ai pu rentrer chez moi à Martigues, j'ai choisi un centre de rééducation qui allait me comprendre et me permettre de me remettre debout sur une planche. Je ne disais pas que je voulais remarcher, je disais que je voulais re-surfer. Si ma famille et mes amis ont été importants, le surf a été central dans ma reconstruction. Et plus que le sport en lui-même, c'est de retourner dans l'eau qui m'a énormément apporté pour retrouver un équilibre et me sentir mieux dans ma tête et dans mon corps. Je suis allé à l'eau six semaines après mon accident. J'avais le moignon qui coulait encore, je n'étais pas cicatrisé.

Avez-vous eu une appréhension ?
J'avais besoin de ça pour passer le cap. De retour chez moi, j'ai pris un Stand Up Paddle et j'ai ramé vers le large. J'ai été très loin. Et j'ai eu besoin de renter dans l'eau. De me sentir flotter. De me dire : voilà, je n'ai plus de crainte. Je maîtrise ma peur.


« Je glisse sur l'eau en oubliant mon corps »


Comment vous y êtes-vous pris pour reprendre le surf ?
Je suis remonté sur une planche un mois et demi après mon attaque. Sans prothèse. Mais ce n'était évidemment pas possible. Je voulais surfer debout. C'est sans doute une image, mais je ne voulais pas glisser allongé ou à genoux. Me mettre debout avait un sens. Celui de me relever de mon accident. On a travaillé avec Bertrand Tourret-Couderc, un prothésiste sur Marseille qui m'a compris. Il m'a d'abord prêté une prothèse de marche et j'ai essayé dix semaines après l'accident. Ce n'était pas du tout adapté, je n'y arrivais pas. Mais je me suis accroché. Et un jour je suis parvenu à tenir assez longtemps sur la vague. De là, j'ai bricolé sans cesse ma prothèse pour la modifier et me permettre de surfer de mieux en mieux. Il y a encore des mouvements que je n'arrive pas à faire, je suis toujours dans la recherche pour avoir plus la flexibilité.

Que recherchez-vous aujourd'hui dans le surf ?
La beauté du surf debout sur sa planche est qu'on porte sa vision loin devant, on ne voit plus sa planche, ni ses jambes. Le surf m'apporte quelque chose de particulier que les autres sports ne m'apportent pas. Et pourtant j'en fais énormément. Je glisse sur l'eau en oubliant mon corps, j'avance avec mon esprit.

Votre handicap vous a-t-il changé ?
On est obligé de changer. Moi j'ai pris la décision de foncer et de m'investir totalement dans ce en quoi je me raccrochais. Je me suis impliqué davantage encore dans le surf, dans la recherche pour créer des prothèses pour le surf, j'ai créé une association pour que les gens en situation de handicap puissent apprendre le surf. J'ai voulu me dépasser pour retourner surfer debout sur ma planche. A l'époque, il n'y avait pas d'amputé fémoral comme moi qui surfait debout. On m'a dit que ce n'était pas possible.


« En France, on a encore du mal à positiver quand on parle du handicap »


Etiez-vous sensibilisé par le monde du handicap avant votre accident ?
Comme tout le monde, j'avais pu voir des sportifs handis en course à pied. J'étais forcément sensibilisé au travers de mon travail d’infirmier. Du jour au lendemain, j’ai basculé de l’autre côté du lit. C’est moi qui étais avec des perfusions à regarder les infirmiers. Je suis rentré dans le monde du handicap sans trop rien y connaître.

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Vous qui avez voyagé dans beaucoup de pays, que pensez-vous de la place des handicapés en France ? Le pays est-il suffisamment bien équipé pour l'accessibilité ? Les entreprises offrent-elles la même inclusion ?
L'important est de dire les choses sans critiquer. Je ne suis pas un râleur. Il y a beaucoup de choses qui sont à faire mais qui beaucoup aussi qui sont déjà faites en France. On a de la chance dans notre pays. En ce qui me concerne, j'ai de la chance d'avoir des prothèses de marche prises en charge. Ce n'est pas la même chose dans d'autres pays frontaliers comme l’Italie ou la Belgique. L'accessibilité existe. On a peut être du retard dans certaines villes anciennes, comme Paris où rien n'avait été construit pour les handis. Les lois font avancer les choses. On le voit bien dans le monde du travail. Mais…

Mais… ?
Je regrette que les prothèses de sport ne soient pas prises en charge ; elles sont considérées comme un produit qui n'est pas nécessaire. Pour moi, c'est tout l'inverse. IL devrait y avoir une prise en charge sur l'équipement sportif pour ceux qui le désirent, qui sont actifs et pour qui le sport est un élément essentiel dans la reprise d'une vie normale. Cela permettrait de prendre moins de médicaments, de consulter moins souvent. Le pays ferait des économies en offrant davantage de bien-être à certaines personnes. Le sport doit être accessible à tous. Cette non-prise en charge de prothèse reste un obstacle de plus.
Je trouve aussi qu'on a du mal en France à parler du handicap au travers de quelque chose de positif. Beaucoup de publicités aux Etats-Unis sont faites autour du handicap pour montrer justement le dépassement de soi, le fait d'aller au-delà des difficultés. Ils l'utilisent très bien. On fait des beaux films en France mais on a encore un cap à passer pour être plus positif. Il faudrait changer l'état d'esprit du monde de l'entreprise pour utiliser l'image du handicap afin de valoriser les atouts dont je parlais. Cela serait bénéfique pour nous les handis.


« Dans mon association, tout le monde est un super-héros ! »


Vous avez créé votre association Surfeurs Dargent. Dites-nous en plus…
Ma cousine a créée l'association pour m'aider. Je ne voulais pas récupérer des fonds pour acheter une voiture adaptée. J'ai avancé sur les projets dont j'avais besoin. Le premier de tous était de financer la recherche pour fabriquer la meilleure prothèse. Aujourd'hui, il existe un prototype, le Easy Ride, qui est commercialisé dans le monde entier avec la société Protéor. On peut faire plein de sports avec : de la moto, de la boxe, du vélo, du ski… L'association accueille des handis avec de l'équipement pour de l'initiation. Il y a des amputés, des paraplégiques, des tétraplégiques. Je leur dis à tous qu'ils sont tous des « surfeurs d'argent », qu'ils sont tous des super-héros. Qu'ils doivent être fiers car ils sont capables de faire de belles choses. Le but est aussi de partager ces moments tous ensemble et de démontrer que l'on peut être autonome sur les vagues.

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On sait aussi que vous faites du skate, du VTT, du stand up Paddle, du snowboard, … Pourquoi tous ces sports ?
Parce que j'en faisais déjà avant ! N'oubliez pas non plus que j'habite en Méditerranée. Et qu'il n'y a pas des vagues tout le temps chez nous (rires). Pratiquer ces autres sports me permet de garder la forme et m'aide aussi dans ma pratique du surf. En variant les sports, j'arrive à progresser. Le skate ou le snowboard m'apportent énormément dans le travail de certains mouvements en surf.

C'est difficile à dire mais votre vie aurait-elle été aussi riche sans cet accident ?
Si on me proposait aujourd'hui de retrouver ma jambe, je signerais tout de suite ! J'étais heureux avant mon accident. Je vivais ce que je voulais vivre. Aujourd'hui, je n'ai pas le choix. J'ai accepté de vivre comme ça. Je prends ce que je peux prendre pour avancer et pour être heureux. Le handicap ne m'enlève pas le fait que je suis heureux de vivre. Je vis différemment, certes, mais j'ai tout autant de plaisir. J'ai fait certains voyages à l'autre bout du monde, qui m'ont permis de développer de nouvelles capacités que je n'avais pas avant. Alors que je n'arrivais pas à parler devant plus de deux personnes, j'ai été invité sur des plateaux télés, je prends la parole dans des séminaires d'entreprises devant 200, 300 personnes. On est dans le dépassement de soi, dans la résilience.

Quel est votre moteur aujourd'hui ?
Le surf est mon moteur évidemment. J'ai envie de surfer des vagues plus grosses. Je sais que j'avance dans l'âge et qu'il ne me reste que quelques années pour progresser encore, et sans me blesser. Je ne dois pas non plus oublier ma famille, ma femme, mes enfants, mon travail. Ils sont ma vie. Je suis heureux de ce que j'ai. Mon plus grand rêve est de pouvoir surfer le plus longtemps possible.


« Ça serait quand même dingue si j’étais attaqué deux fois par un requin ! »


Au-delà du surf plaisir, il y a aussi la compétition que vous avez découverte et où vous avez brillé. Ça a aussi participé à vous reconstruire ?
Je n'avais jamais été compétiteur avant mon accident. J'ai plus vu la compétition comme un élément qui me permettrait de développer l'accessibilité au handicap. Je me suis dit : « Si j'ai des résultats, alors on m'aidera peut-être. » Gagner une compétition, c’est retourner une situation triste en une victoire. J'étais dans la difficulté, j'ai perdu ma jambe mais je suis vice-champion du monde. Ce titre a changé des choses car on m'a, justement, pris davantage au sérieux et j'ai eu des financements pour ma recherche et la réalisation de films. La compétition m'a aussi permis de réfléchir davantage à mes mouvements en surf et à progresser. Je suis devenu perfectionniste. J’ai travaillé avec un coach, j’ai fait du travail vidéo, j'ai changé les modèles de mes planches. La compétition m'a fait avancer plus vite.

Vous avez été attaqué par un requin. Avez-vous peur quand vous allez surfer ?
Ça serait quand même dingue si j’étais attaqué deux fois (rires) ! Le surf est une addiction, c'est difficile à comprendre pour certains mais je suis obligé d'en faire. Et, oui, j'ai eu peur quelques fois. Ça m’est arrivé de sursauter en touchant quelque chose dans l'eau. Une fois, au Maroc, j'ai vu un aileron sortir à 20m de moi ; c'était un orque. Je fais quand même attention où je me mets à l’eau. Il y a forcément moins de risques à Biarritz qu'en Californie.

 

-- Eric Dargent en bref
Né le 26 septembre 1977
A Martigues (Bouches-du-Rhône)
Discipline : Para Surf (amputation au-dessus du genou)
Palmarès
Vice-champion du monde Para Surf 2016, 2017, 2020
Champion d'Europe 2018
Champion de France Para Surf de 2015 à 2019



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Dernière modification le : 19 février 2021
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